Une édition de l'« Histoire écclésiastique des Francs » de Grégoire de Tours, préparée par le P. Gilles Bouchier au XVIIe siècle.
- Une édition de l'« Histoire écclésiastique des Francs » de Grégoire de Tours, préparée par le P. Gilles Bouchier au XVIIe siècle.
- Un jésuite érudit, le P. Gilles Bouchier, né à Arras en 1576, qui fut successivement récteur à Béthune, puis à Liège, et mourut à Tournay en 1665 (1), avait projeté, dans la première moitié du XVIIe siècle, de donner une édition de l« Histoire écclésiastique des Francs » de Grégoire de Tours. Luvre de Grégoire de Tours avait paru en dernier lieu dans le Corpus Franciscæ historiæ de Marquardt Freher, publié en 1613(2). Le P. Bouchier se servit du texte donné par Freher pour préparer sa nouvelle édition, que la mort lempêcha peut-être de terminer et de mettre au jour(3) ; ses derniers biographes mentionnent expressément ce projet, mais les matériaux de lédition préparée par le P. Bouchier paraissaient perdus depuis la fin du dernier siècle(4). On na point à en déplorer la perte ; ils ont été recueillis, avec beaucoup dautres manuscrits de Tournay, dans lincomparable collection formée à Middlehill, puis transportée à Cheltenham par sir Thomas Phillipps. Le catalogue imprimé en 1837 et années suivantes par le célébre baronnet les mentionne en ces termes sous le n° 11917 : « Freheri, corpus Franciscæ historiæ, with innumerable ms. Notes, additions and emendations, appended to the History of Gregory of Tours, by Rev. Gilles Bouchier, of Lille, f. ch. s. XVII.» Le volume porte la mention manuscrite : « Collegii Societatis Jesu Tornaci, » et les ex-libris imprimé de son avant-dernier possesseur : « Ex bibliotheca C. van Baviere, Facult. juris. Acad. Bruxell. a secretis. - Franc et loyal. » Le trop rapide examen que jai dû faire à Cheltenham, il y a quelques années déjà, avec mon confrère et ami M. S. Bougenot, de lédition de Grégoire de Tours, préparée par le P. Gilles Bouchier, ne me permet dentrer dans aucun détail sur létat et la valeur des matériaux laissés par le savant jésuite. Je me contenterai de signaler seulement la lettre suivante, insérée entre les pages 20-21 du texte de Grégoire de Tours, publié par Freher ; elle est adressée au P. Bouchier par un de ses confrères, le P. Fronton du Duc, alors bibliothécaire au collège de Clermont à Paris(5).. On verra avec quelle netteté Fronton du Duc sy explique sur la question de saint Denys lAréopagite et aussi au sujet de lapostolicité des églises de France ; quelques détails accessoires dhistoire littéraire donnés dans cette même lettre paraîtront peut-être mériter de retenir encore quelques instants lattention du lecteur. H.O. Mon Révérend Père, La venue et la veue du présent porteur nous a fort resjoui, tant pour ses bonnes qualitez et mérites que pour la souvenance du R. P. Flerontin(6), quil nous a rafraischie, et pour lusufruict de vos lettres. Pour response desquelles je ne vous sçaurois plus asseurément informer de lhistoire de S. Denys que par le tesmoignage du sr cardinal Bellarmin, lequel estant, lan 1590, en nostre librairie de S. Louys(7), en ceste ville, respondit au P. Commolet(8) quil nestimoit pas que jamaislévesque de Paris fust venud à S. Denis. Et, à la vérité, jay toujours estimé quil faut plustost croire à Grégoire de Tours et à Beda quà Hilduin. Voyez le martyrologe, et vous trouverez que Beda distingue celui de Paris de lAréopagite. Aussi Masson(9) , en son Hystoire de France, met en avant des objections que le cardinal Baronius ne peut soudre que dune façon qui est du tout intolérable, disant quil fault mettre Adrien au lieu de Domitien ; car, par ce moyen, je soudray toutes objections prises des histoires. La vie de S. Saturnin, qui est dans Surius, combat Hilduin et fortifie Grégoire de Tours. Autant en est-il de S. Sixte et de toutz les aultres premiers évesques des églises cathédrales de France quon y maintient avoir esté disciples des apostres, et puis on est contraint de laisser un interrègne de deux centz ans sans aucun évesque pour avoir commencé trop hault. On a imprimé en Alemagne Annales Fuldenses, ou lhistoire de Floard mise en lumière par M. Pithou(10). Il trouvera mon jugemont plus entier et plus ample. Mons. Savaron(11) travaille après son Grégoire de Tours, lhistoire duquel esténagueres mise en lumière en ceste ville par Laurent Bochel(12), advocat au Parlement, lun de nos sycophantes et calomniateurs de la faction de Servin et de lAnticoton(13), lequel Dieu a tellement puni que maintenant il est fugitif, χαί φεύγει τούς γαμετάς, ayant esté vendue sa librairie sub hasta, ut bona Tarquinii. De mesme farine est un nommé de St. Denis Heraldus(14), qui a fait ces jours passez imprimer un commentaire sur lApologétique de Tertullien, avec beaucoup de traitz qui sentent le fagot et le levain de Genève. Un autre advocat de noz amis a fait imprimer Marculfi Formulas(15), et un de nos Pères, qui régentæ la première à la Flèche, a traduit et mis en lumière les uvres de Thémistius(16). Le Saint Augustin sachève et le St Chrysostome latin : je metteray dans trois ou 4 jours deux presses après le mien grec et latin, et espère de lavoir achevé dans sept ou huit mois, tellement quavec les tomes de Commelin(17) on laura tout entier en grec et en latin. Je désirerois fort sçavoir si Kerbergius limprime en Anvers avec mes corrections et traductions ; jen ay escrit au P. Schottus(18). Je vous prie de faire diligences à me respondre et mobligerez beaucoup. Je me recommande humblement au R. P.
et au R. P.
Vostre humble frère et serviteur en N.S. Fronton du Duc De Paris, ce 23 décembre 1612(19).
(1) Voir Bibliothèque de la companie de Jésus, par le P.C. Sommervogel (1890, in-4°), t. I, col. 1866-1868.
(2) Pars II, p.1-244. (Hanoviae, 1613, in-fol.)
(3) Trente ans avant la mort de Gilles Bouchier, Buchesne avait publié une nouvelle édition de Grégoire de Tours, revue sur les manuscrits, dans ses Historix Francorum scriptores coætanei (Paris, 1636, in-fol.), t. I, p. 251-459.
(4) « Gregorius Turonensis amplissimis notis illustratus.-Le P. Bouchier proposait de donner une édition de cet écrivain.- Ce manuscrit se concervait aussi dans notre bibliothèque de Tournai. » (Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, éd. cit., t. I, col. 1868.)
(5) Voir Bibliothèque de la companie de Jésus, éd. cit., t. III, col. 233-249.
(6) François Flerontinus, récteur de Liège en 1594 et 1612, provincial de Belgique, mort en 1615. (Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, éd. cit., t. II, col. 784-785.)
(7) « La maison professe de Sainct Loüys des Peres Jesuites de la ruë S. Antoine estoit anciennement lhostel dAnville, que leur achepta M. Charles, cardinal de Bourbon, qui leur donna aussi, environ lan 1580, sa bibliothèque excellement reliée en maroquin. » (Traicté des plus belles bibliothèques, par le P. Louys Jacob, p. 520.)
(8) Le P. Jacques Commolet, né vers 1548, proposé à la maison professe de Paris, mort en 1621. (Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, éd. cit., t. II, col. 1351-1352.)
(9) Papire Masson, Annalium libri IV, quibus res gestæ Francorum explicantur a Clodione ad Franciscum I. (Paris, 1577 et 1598, in-4°.)
(10) Annalium et historiæ Francorum ab anno Cristi 708 ad annum 900 scriptores coetanæi XII, nunc primum in lucem editi, ex bibliotheca P. Pithi. (Francofurti, 1594, in-8°.)
(11) Jean Savaron, lieutenant général de la sénéchaussée dAuvergne, né en 1550 à Clermont-Ferrand, mort en 1622. Nicéron (Mémoires pour servir à lhistoire des hommes illustres, t. XVII, p. 91) cite des notes et des remarques de lui sur Grégoire de Tours.
(12) Gregorii Turonensis episcopi historiæ Francorum libri decem Ex bibliotheca Laur. Bochelli.(Paris, 1610, in-8°.)
(13) Louis Servin, avocat général au Parlement (1555-1626), auteur des Vindiciæsecundum libertatem Ecclesiæ gallicanæ. (Tours et Genève, 1590 et 1593, in-8°.)- Sur lAnticoton, ou réfutation de la lettre déclaratoire du P. Coton, voy. la Bibliothèque historique du P. Lelong (éd. Fevret de Fontette), t. I, p. 870, n°14258.
(14) Q. Septimii Florentis Tertulliani Apologeticus, ex emendatione et cum commentario Desiderii Heraldi. (Lutetiæ Paris., 1613, in-4°.)
(15) Cest à Jérôme Bignon, avocat au Parlement, quon doit la première édition des Marculfi monachi formulæ. (Paris, 1613, in-8°.)
(16) Themistii Euphradæ orationes XVI, græce et latine, interprete Dionysio Petavio e Societate Jesu. (Flexiæ, 1613, in-8°.)
(17) Jérôme Commelin, de Douai, mort en 1598, a imprimé de très nombreuses éditions dauteurs grecs et latins à Heidelberg.
(18) Le P. André Schott, dAnvers (1552-1629).
(19) Au dos se lit ladress : « A Révérend Père, le P. Gilles Bouchier, de la Compagnie de Jésus, à Liège ; » avec ce cachet : « Rectoris Colleg. Paris. Soc. Jesu. » La lettre est écrite sur une feuille de papier in-folio.
Source : H. Omont - Bibliothèque de l'école des Chartes, t. 55, 1894, pp. 515-518.

